criss de nègre

claque
comme un coup de fouet
une lanière de cheval
une manière d’animal
tombée des âges
lacérant vieille peau d’innocent
jusqu’aux tripes
jusqu’à l’os
jusqu’à l’âme

mille fois nous l’avons entendu
mille fois nous l’entendrons encore
de l’école à l’ouvrage
du village à la ville
du berceau à la tombe
on ne s’habitue pas à l’ordurier

tous les mots sont égaux
avant leur naissance
mais dans l’air du temps
échappée du dictionnaire
la liberté n’est pas un mot noir
elle est de toute race
la misère n’est pas nègre
elle est de toute humanité
comme la haine
comme la rage
comme la peur et l’ignorance
comme la sueur et la souffrance
tout est affaire de circonstance

du contexte
au sous texte
la patrie de l’oppresseur
c’est l’oppression
et les oppressés d’hier
ont bien appris la leçon
to be or not to be
telle est la question

dans la hiérarchie de la chaussure neuve
chacun se bat pour sa gueule
son club de golf
sa musique de chambre
son truc au cimetière
sous licence world wide
made in Québec
et si un temps
le battement coincé
entre je me souviens et\ou j’oublie tout
l’esprit se met à douter
alors la loi vient en renfort
la loi du plus fort
pour signifier clairement
que l’injustice a changé de camp
de main et de visage
ainsi soit-il

joualez-moi d’amour
si ça vous chante
mais surtout joualez-moi du jour
des maux vécus
dans la détresse et les larmes
des expatriés du quotidien
oblitérés de vos plans et devis
de votre passé de votre avenir
de votre histoire comme de vos récits
alors que vous ne nous invitez jamais
qu’à l’occasion d’une moquerie
d’une insulte d’une injure
même quand il s’agit de dire nous
même quand il s’agit de nous
jusque dans vos théâtres et vos universités
où nous n’existons que lorsque ça vous arrange

le plein du trop plein
rend le mot exécrable intolérable
et si d’aventure nous n’avons pas encore tout fait pété
d’un octobre à l’autre
c’est parce que nous venons d’un espoir et d’une patience
renforcés par des siècles de flagellations de lynchages de bûchers
des siècles de résistance forcenée incrustée dans la chair
et dans cette mémoire d’horreurs
où il n’y a pas de nègre blanc
il n’y a pas d’oxymore à contre sens
il n’y a que le nègre et l’autochtone que l’autochtone et le nègre
vérité croisée d’un destin à la terre mère arrachée

ici l’instant est à saisir
blanc n’est pas forcément sombre d’esprit
noir n’est pas forcément blanc comme neige
c’est toujours le même instant à saisir

reine aigre
d’un royaume sans drapeau
la mauvaise foi n’a pas de couleur
elle n’a qu’une odeur
celle de la pestilence
et à force de fréquenter l’humiliation et l’indignité
la charge électrique de certains mots
irradie dans un environnement
plus radioactif qu’Hiroshima après Hiroshima
et comme elle seul reste la douleur
une douleur innommable
qu’il nous faut recracher coûte que coûte
n’en déplaise aux intellos du tango du déni systémique
qui voudraient que le vécu d’un mot
divorce à jamais des maux d’un vécu

criss de nègre

claque

est-ce que ce mot perdra de son poids d’enclume
de sa lame son tranchant
peut-être que cela doit-il être
peut-être que cela arrivera
peut-être que cela doit arriver
et quand cela sera enfin
alors là nous saurons
nous saurons alors là
que nous ne sommes plus… seuls

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B.B.